mercredi 20 septembre 2017

L'Embaumeur ou l'odieuse confession de Victor Renard

L'Embaumeur
ou l'odieuse confession de Victor Renard
Isabelle Duquesnoy
Editions de La Martinière, 2017




Fils de Johan Renard, joueur de serpent dans les cérémonies religieuses, et de Pâqueline Renard, confectionneuse de poupées, Victor Renard a connu une enfance difficile, battu par son père, injurié par sa mère. Comme sans doute bien des gamins nés en 1784. Doté d'un physique assez ingrat, il demeure un fils respectueux et obéissant, et accepte de devenir apprenti chez Monsieur Joulia, embaumeur de son état.

Présenté comme cela, l'on pressent le roman historique et/ou picaresque, ce qu'il est, et de belle façon, offrant une vision franchement parfois épouvantable du Paris de l'époque.

Question langue, la narration ne néglige pas les passés simples et le subjonctif, sans lourdeur, mêlés plaisamment avec des dialogues roboratifs, drus et imagés.

Confession, alors? Oui, notre héros, Victor Renard, est le narrateur, il s'adresse à ses accusateurs dans une tribunal, et l'on sent que son sort est scellé. Mais pourquoi? De quoi l'accuse-t-on? Comment ce type bêta, naïf, incapable de faire du mal à une mouche, s'est-il retrouve dans une geôle repoussante?

Vous le saurez en dévorant des pages parfois peu ragoûtantes sur l'art de l'embaumement et les profanations de tombes, et en découvrant les amours dudit Victor (bien sûr que je n'ai pas tout dit!), oscillant entre l'amusement et la stupeur.

Comme ce titre contient une apostrophe, et même deux, il participe au Challenge sous la contrainte tout nouveau chez Philippe

lundi 18 septembre 2017

Quand le diable sortit de la salle de bains

Quand le diable sortit de la salle de bains
Roman improvisé, interruptif et pas sérieux
Sophie Divry
Notabilia, Noir sur blanc, 2015


Mon intérêt pour les écrits de Sophie Divry va finir par se remarquer. Quatrième opus. Voici ce qu’elle en dit
"Chaque fois que je commence un livre, j'ai l'impression d'écrire le contraire du précédent. Mon premier texte, La cote 400, est un monologue de bibliothécaire déjantée; le deuxième, Journal d'un recommencement*, une promenade phénoménologique au cœur de l'Eglise catholique en ruines; le troisième, La condition pavillonnaire, retrace une existence parmi d'autres dans un pavillon individuel. Enfin, mon quatrième roman, (...), Chômage (titre provisoire), raconte d'une manière libre et humoristique les tribulations d’une chômeuse."
*Pas lu mais j'ai envie, miam!

Depuis, est paru Rouvrir le roman, et si j'ai bien compris, ces réflexions sur le roman ne sortent pas de nulle part. Dans Quand le diable sortit de la salle de bains, à feuilleter simplement, l'on découvre des mises en pages, des dessins, des caractères non alphabétiques, mille choses qui ont dû susciter pas mal de discussions entre l'auteur et les façonniers du bouquin, je le sens.
Voilà pour l'apparence.

Quant au contenu, ma foi, Sophie Divry ne se refuse pas grand chose. C'est sûr qu'après Tristram Shandy (cité dans Rouvrir le roman) on a les moyens de tout se permettre!

Les lecteurs épris de classicisme narratif peuvent très bien se passionner pour l'histoire de cette jeune femme dans la dèche, aux prises avec Pôle emploi, affamée réellement en attendant l'argent dû, testant des petits boulots, et retrouvant parfois la douceur du cocon familial.
Vivre quotidiennement dans la pauvreté est très bien analysé ("Quand on n'a pas d'argent, les limites ne vous lâchent jamais", ou par exemple l'arrivée de la facture d'eau)
Mention spéciale à Bertrande, la dame au grand coeur, charitable en laissant leur dignité aux personnes aidées. "De sorte que je la quittai allégée de la faim comme de la honte du quémandeur."

Mais souvent ça dérape dans le bien décalé comme j'aime.
Renoncer à se faire cuire des nouilles se nommerait le vespéropastoflemmage.
"Si je mollybloomise ce qui se disait mot à mot, cela donnerait"
La bouilloire et le grille-pain se livrent à un dialogue dans un français parfait lors d'un passage complètement barré ("reprit la baignoire en faisant claquer plusieurs fois son bouton on/off")
Plus des listes (longues parfois) de comparaisons, les hommes qu’elle n'aime pas, etc.
L'intervention d'un personnage désirant un passage chaud bouillant dans le roman (et l'auteur obtempère, écartez les enfants!)
La rencontre avec Bergounioux dans le train

Cela se sent, j'espère, le bonheur de lecture, l'enthousiasme?

Les avis de Le Bouquineur, Violette, Pr Platypus, Yv, kathel, cathulu, cuné,

vendredi 15 septembre 2017

Dans le désert

Dans le désert
Julien Blanc-Gras
Au diable vauvert, 2017


"Ecrire un livre de voyage, c'est une déclaration d'amour. On égratigne parfois, on ironise, on témoigne des saloperies ou des absurdités dont on est témoin, mais on vante surtout des charmes, on dissèque la beauté, on tente de transmettre des bouquets de sensations. On passe des mois dessus, c'est un signe d'engagement, une preuve d'affection. Si tu ne te donnes pas un minimum, petit Qatar, comment veux-tu me séduire? Tu es fermé à double tour. Montre-moi comment t'aimer. Notre histoire est partie du mauvais pied."
Map Data 2017 Google

C'est sûr, le Qatar résiste à notre voyageur. Petite consolation : il résiste aussi à ceux qui ont les bonnes cartes en main, comme ce diplomate français arabophone d'origine algérienne. Un pays moderne, riche, aseptisé j'en ai l'impression. Sa richesse provient surtout du pétrole et du gaz, richesse profitant à tous les Qataris. Pas d'impôts sur le revenu, transport, santé, éducation quasiment gratuits. Des crèches à l'université pour les enfants des étudiantes.
Le rêve? Pour les Qataris, qui en tout cas ne songent guère à se révolter. Les non Qataris n'ont pas intérêt à trop se montrer, quant aux ouvriers peu payés à construire les très très hauts immeubles, et au petit personnel dans les maisons, tant pis pour eux.
https://www.marhaba.qa/doha-film-festival-cast-call-for-qatari-actors/

Pour se changer les idées dans cette cité en noir (pour les femmes) et blanc (pour les hommes), l'auteur tente de se rendre à Bahrein, hélas peu journaliste-friendly. L'Arabie Saoudite? Même pas en rêve, ce pays ne délivre pas de visa touristique. Ce pays est à "la tête d’une commission du Conseil des droits de l'homme des Nations unies, ce qui revient peu ou prou à confier la protection de l'enfance à Marc Dutroux."

"Doha est une expérience urbaine, une cité-champignon du far-east sans saloon" (hé oui, pas d'alcool)

Enfin, heureusement, l'horizon s'éclaircit un peu pour notre voyageur dans les Emirats Arabes Unis. "Il faut s'attacher à la part de lumière de l'autre car s'attarder sur l'ombre la fait grandir."

Si vous voulez en savoir un peu plus sur ces pays pas si lointains géographiquement, suivez le guide, il s'appelle Julien Blanc-Gras, garde confiance en l'homme et son sens d' l'humour en toute occasion, y compris quand une conductrice en hijab lui fait un doigt d'honneur...

Les avis de cathulu,

mercredi 13 septembre 2017

J'aime le sexe mais je préfère la pizza

J'aime le sexe mais je préfère la pizza
Chroniques
Thomas Raphaël
Flammarion, 2017



TOUT EST VRAI annonce la quatrième de couverture. Après trois romans plutôt romantiques feel good, Thomas Raphaël passe au 'je'. Que l'on se rassure, ce trentenaire semble avoir vécu sans gros traumatismes enfantins, dans une famille aimante pourvue de cousins et d'aïeux, et être passé par des émois amoureux, bref chacun peut s'y reconnaître.

Mais alors, pourquoi lire ce livre?
Si je dis 'plein de sensibilité et d'humour', ça ne va pas suffire. Pourtant c'est la vérité. Les histoires  racontées par l'auteur, dans un ordre pas vraiment chronologique, sont transfigurées par un humour au second degré bourré d'autodérision, dont la finesse fait mouche. Parfois aussi l'on sent un petit cœur aimant et plein de sensibilité battant sous le T shirt, et le lecteur est touché. Les amours plus ou moins à éclipses, les maladies, il connaît.

Alors on s'attache, à ce petit puis grand gamin, paraissant fragile, nul en sport en dépit des efforts de ses professeurs, traversant une version très personnelle de la crise d'adolescence, jouant au loto avec sa mère, ne sachant pas résister à sa cousine Karine, survivant à deux flops au lit, et partageant une maison avec des amis et une tripotée de loirs (un grand moment, ça).

Bref, un effet Cadbury certain, j'en aurais bien repris plus long; de ces chroniques.

Le rugby
" T'es content, Thomas? Vous venez de marquer un point!
- Quel point?
- T'as pas vu? Il vient de s'aplatir au sol avec le ballon.
- Ça marque un point quand on fait ça?
- Mais bien sûr, c'est le but du jeu.
- J'ai fait pareil, tout à l'heure, vous m'avez grondé.
- Tu étais du mauvais côté du terrain.
- C'était le même côté, je vous assure.
- Ça change à la mi-temps."

"Kat m'a envoyé le regard qu'on a d'habitude pour les machines à laver dans les déménagements."

"Ma mère a serré les lèvres, hoché la tête, avant de la pencher sur le côté, comme quand on se souvient qu'on doit aimer ses enfants inconditionnellement."

Réponses à quelques questions sur le site de l'auteur.

Je confirme, The Schartz-Metterklume method est bien le titre d'une nouvelle de Saki (mon exemplaire est en anglais)
Comme ce titre contient une apostrophe, il participe au Challenge sous la contrainte tout nouveau chez Philippe

lundi 11 septembre 2017

Malentendus

Malentendus
Bertrand Leclair
Actes Sud, 2013
Un endroit où aller


"Je l'ignore, et n'en saurai jamais rien sauf à l'imaginer, moi qui sais seulement que la surdité de Julien n'a été dépistée que plusieurs mois après son premier anniversaire, qui ne sais pas même si ses parents l'ont appris ensemble ou séparément.  Tous deux étaient morts depuis des années lorsque j'ai eu vent de l'histoire de leur fils, au cours des ateliers en langue des signes que j'ai animés, l'année 2008, au sein de l'International Visual Theater, à Paris, afin d'aboutir à une pièce de théâtre bilingue qui a été créée depuis, Héritages. Et qui donc pourrait prétendre m'en dire plus? Ni celui que je nomme Julien, ni son frère ni sa soeur n'en savent davantage."

Alors que la langue des signes existe en France depuis le 18ème siècle, elle a été ensuite combattue et interdite, pour devenir seulement en fin du 20ème siècle autorisée à l'école et reconnue comme langue ensuite.

Julien Laporte, dont Malentendus raconte  (et imagine parfois) l'histoire (la liberté du romancier, page 238), a eu le malheur de naître en 1962, époque où l'on obligeait les sourds à parler une langue que jamais ils ne pourraient entendre (et même leur interdisait d'apprendre à lire et écrire avant d'être capables de s'exprimer oralement!),et d'avoir un père très strict et buté sur le sujet.

Bertrand Leclair est père d'une jeune fille sourde (16 ans dans le livre), née bien après Julien, et semblant parfaitement bien dans sa peau!

Que de souffrances durant des années dans la vie de Julien, quelles conséquences pour sa famille entière, et encore maintenant ! Bertrand Leclair offre aussi des réflexions intéressantes sur la surdité et l'obligation de la 'parole pure'. Encore maintenant différentes écoles s'affrontent sur le sujet, et j'ai bien ressenti la douleur de l'auteur face à certaines réactions.

Pas seulement informatif (rien que cela serait une raison pour le lire), ce livre est parfaitement écrit et composé, offrant une réflexion sur son écriture au fil du temps.

Les avis de Nadège,

Rétrospectivement j'ai une pensée pour un jeune homme connu il y a longtemps, sourd, à qui l'on avait appris seulement à lire sur les lèvres, et qui s'exprimait maladroitement. Au moins, de mémoire, le groupe ne le laissait pas à l'écart, mais sans bien comprendre ses difficultés... Pas de langue des signes pour lui...