lundi 27 février 2017

Lumières d'automne

Lumières d'automne
Journal VI- 1993-1996
Charles Juliet
POL, format poche, 2013


Avec Charles Juliet, on n'est pas dans l'agitation et la presse, donc terminer seulement maintenant la lecture de cet opus acquis en 2014 (et dédicacé par l'auteur, danse de joie) n'a pas d'importance. Journal de rencontres, de réflexions, au cours de séjours à Saorge, puis voyages divers en France, au Mexique, au Japon, en Allemagne, ou tout simplement belles pages sur Lyon (amis lyonnais, celles du 20 décembre 1994 devraient vous parler). L'écriture de Lambeaux s'accomplit à cette époque là aussi, et bien sûr l'auteur revient parfois sur son passé. Mais l'ambiance est bien plus apaisée que dans les journaux I et II.

Il rend hommage à son épouse et reconnaît la chance qu'il a eue de bénéficier de bonnes conditions pour se consacrer à l'écriture.

Face à certaines critiques, il répond calmement "Ecrire est un acte grave. J'écris donc avec toute la sincérité et l'honnêteté dont je suis capable. Le texte une fois publié, si on lui reconnaît des qualités, je n'ai pas à en tirer avantage. J'ai simplement écrit ce que j'étais contraint d'écrire. Dès lors, je n'ai pas à attendre des compliments. A l'inverse, si l'on estime que ce texte est dépourvu d'intérêt et que ce serait perdre son temps que de le lire, alors je n'ai rien à répondre. Il n'en demeure pas moins que j'ai la conscience tranquille de l'artisan qui n'a rien à se reprocher. Je ne peux ni mieux faire, ni faire autre chose." (2 nov 1994, mais je ne peux tout reproduire)

Il parle des mots ("J'aime les mots. Au début, je les ai aimés en tant que lecteur. Pour les émotions qu'ils me donnaient. Puis après m'être mis sérieusement à écrire, j'ai eu à les utiliser. ". Il explique ce qu'est écrire, pour lui (23 août 1994) et écrire un journal (5 février 1994), parle des livres aimés, rend hommage à leurs auteurs.

Finalement me voila peu encline à citer les nombreux passages relevés en cours de lecture, qui est un peu comme une conversation suivie, d'un auteur que l'on sent vrai dans sa recherche du soi.

La dédicace!!!

vendredi 24 février 2017

L'effroi

L'effroi
François Garde
Gallimard, 2016


Après Ce qu'il advint du sauvage blanc et Pour trois couronnes, l'auteur continue à utiliser son imagination fertile dans ses romans, de facture plutôt classique, usant d'une écriture de bonne tenue.

Cette fois, l'histoire est vue à hauteur d'instrumentiste, à savoir Sébastien Armant, jeune altiste à l'orchestre de l'opéra de Paris. Le soir de la première de Cosi fan tutte, un 20 avril, le chef Louis Craon fait le salut nazi. Sébastien se lève, prend son instrument, et lui tourne le dos, suivi ensuite par les autres.
"Je n'ai été que le premier...
- Bien sûr. Le premier. Mais s'il n'y avait pas eu un premier, y aurait-il eu un deuxième, un troisième?... Nous ne le saurons jamais."

C'est le début du parcours de Sébastien Armant, pris comme pion blanc dans une agitation médiatique, et dont la vie va basculer. La tonalité d'ensemble du roman est assez triste en fait, le héros subissant plutôt les événements, après justement le moment où c'est lui qui l'a créé (après Craon, bien sûr).

J'ai appris qu'en l'absence de chef d'orchestre son remplaçant est statutairement le premier violon. J'ai aussi eu vraiment l'impression de plonger dans le quotidien d'un musicien professionnel, qu'il joue seul ou au sein d'un orchestre. J'ai apprécié la critique en douceur de la vie politique et médiatique, et j'aurais aimé en savoir plus sur Julie, l'épouse de Sébastien, par ailleurs papa gentil adorant cuisiner des gâteaux pour ses fils.

Découverte de Harold en Italie, symphonie de Berlioz 'avec alto principal'.

Les avis de Luocine et Pr. Platypus

mercredi 22 février 2017

L'appel

L'appel
Galandon et Mermoux
Glénat, 2016

Fin août 2014, la mère de Benoît reçoit une clé USB, son fils lui apprend être maintenant en Syrie. Elle est effondrée, cherche, interroge, mais que s'est-il passé AVANT?

Une BD pour raconter cette histoire ? Oui, certaines images en racontent tant! La dernière est terrible.

Des témoignages de mères dans ce cas, j'en ai juste entendu à la télé, cette fois je suppose qu'il s'agit d'oeuvre de fiction, mais qui sonne tellement vrai.  La mère fait tout pour communiquer avec son fils, le faire revenir. Elle découvre le passé récent, ses entretiens sur skype.

Le présent (pages en gris légèrement bleuté) se mêle au passé (teintes sépia) pour une histoire poignante et passionnante, bien menée et découpée, le tout avec sobriété, pudeur, et un grand art des dialogues.

On ne va pas se leurrer, pas de happy end. Quelques notes d'espoir pour certains, cependant.

Les avis de Le petit carré jaune, pativore,
Découvrir le début ici.
chez Mo'.

lundi 20 février 2017

Le livre des animaux

Toujours dans le cadre de l'éditeur du mois chez Tête de lecture (il existe un blog fait exprès!)

Le livre des animaux
Mario Rigoni Stern
La fosse aux ours, 1990
Traduit par Monique Baccelli



Mais comment ai-je pu passer à côté de Mario Rigoni Stern (1921-2008)? L'impression d'histoires de guerre (sur le front est, en plus), ou se déroulant dans un coin perdu de l'Italie, bref, rien d'urgent. Mais il a fallu l'éditeur du mois et le thème pour me lancer.

Tout démarre avec quelques histoires de chiens (qui plus est chiens de chasse) mais racontées de façon tellement vivante que je me suis attachée à ces braves bêtes, dont l'instinct (et l'intelligence) les poussent à parcourir des kilomètres à pattes, dans cette région montagneuse.

Et puis l'affaire a pris un tour plus 'nature writing' et là j'étais ravie! Chevreuils à admirer, chevreuil blessé et presque apprivoisé, et puis ces bûcherons finissant trempés sous l'orage, pour garder à l'abri un jeune chevreuil.

Puis arrivent les insectes
"Sans eux notre terre deviendrait un désert sinistre. Qui assurerait la pollinisation des fleurs? Qui favoriserait le processus de décomposition, phénomène indispensable à la vie?"
"Pour ma part, autour de ma maison (et je vis entre un bois et un pré) où les insectes règnent en souverains, je me suis assuré, avec les flatteries opportunes, la présence d'oiseaux insectivores, et je laisse vivre les araignées, les orvets et les crapauds."
J'ignore quand ces lignes ont été écrites, mais il est sûr que l'auteur se réjouit de l'abandon d'insecticides, de désherbants ou de pesticides.

J'ai été épatée de trouver son avis sur les corvidés, "leur exceptionnel développement intellectuel, considéré par certains chercheurs comme supérieur à celui des mammifères les plus doués", avis faisant écho à une de mes lectures récentes, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l'intelligence des animaux?".

Quel bonheur de lire ses lignes sur le coq de bruyère, le faisan de montagne et la perdrix blanche, ses histoires de merles et de hiboux, de lièvre et d'ânesse? On sent l'homme observateur, près de la nature, respectueux. le voici nez à nez avec une chauve-souris réfugiée dans son bureau, retrouvée pendue la tête en bas à un livre, L'équilibre précaire -Moments de la tradition littéraire anglaise, de Sergio Perosa.

Le voici réfléchissant sur le piteux état d'un bois de sapins, attaqué et boulotté par des loirs à leur cime. Tout a commencé quand on a voulu un bois bien propre, bien nettoyé, idéal pour les balades. Sans buissons et arbustes, les hiboux, renards et martres, prédateurs naturels des loirs, filèrent ailleurs, les loirs proliférèrent, mais durent se rabattre sur les sapins pour survivre (puisque plus d'arbustes, baies, noisettes, etc). Triste histoire.

Le regard lucide, amical et sensible de l'auteur sur la nature qui l'environne, ses connaissances  qu'il sait faire passer avec légèreté, empathie et humour fin, ça j'adore! Comme de plus c'est sans bouger de son coin, on se sent incité à se lancer soi-même dans l'observation. Même en ville!

vendredi 17 février 2017

La fabrique du livre

Avant d'en dire trop (et de voir partir à toutes jambes les lecteurs) je précise que ce livre est formidable, qu'il se lit sans peine (ce n'est pas du Danièle Steel non plus), bref l'auteur n'a pas jugé utile de sortir la grosse artillerie du 'voyez comme je suis intello', qu'il est bien composé et mené, qu'il contient quelques bagarres et procès (feutrés tout de même) et aussi un meurtre non élucidé!

A attaquer au coupe papier...
La fabrique du livre
L'édition littéraire au XXe siècle
Olivier Bessard-Banquy
Presses Universitaires de Bordeaux & Du Lérot, éditeur, 2016
(ce Lérot fait ma joie, il ne m'en faut pas beaucoup, je sais)

L'auteur: un CV long comme un lundi, mais attirant comme un vendredi, à savoir professeur des universités, en charge des enseignements d'édition et d'histoire de l'imprimé au sein du pôle des métiers du livre de l'université de Bordeaux Montaigne, après dix ans dans l'édition parisienne.

Parfait donc pour nous entraîner dans 500 pages (non massicotées au départ ^_^) narrant l'histoire de l'édition française de la fin du 19ème siècle aux années 1980. (Et la suite alors? Elle existe et vous pensez bien que je vais me jeter dessus)

Il y a un bon siècle déjà se posaient les mêmes problèmes, trop d'éditeurs, trop de livres, certains sans valeur, qui se tuent les uns les autres. Faut-il privilégier la qualité, ou proposer surtout des lectures détente?
En 1938 déjà André Dinar se plaignait que radio et cinéma prennent trop de temps sur la lecture...

Ce remarquable travail est très bien documenté, archives, etc. et courriers conservés par les maisons d'édition. Je me suis amusée à découvrir sous le nom de la plupart d'icelles (Yv, oui) des messieurs (c'est très masculin ce monde) tels Gaston Gallimard, Albin Michel, Fasquelle, Flammarion, Denoël, etc.

Découvrir les tribulations de la maison Ollendorf avec les héritiers de Maupassant, d'Albin Michel avec l'indélicat Willy, ou la famille de Pierre Louys, le tout assaisonné de courriers bien écrits mais sans équivoque, est un vrai bonheur (et ça se lit comme un roman)

Et le lancement du diable au corps de Radiguet, avec entre autres "un petit clip publicitaire qui passe au cinéma avant la projection du film"?
Sans parler des prix littéraires, avec les bricolages déjà, du flair plus ou moins bon des éditeurs (le plus célèbre étant Gallimard 'ratant' Proust.

Arrive l'année 1940, et l'occupant qui met son nez dans les catalogues et les parutions, demandant la mise au pilon de certains livres, surveillant les nouveautés (allant jusqu'à chipoter pour une publication des Mémoires d'outre-tombe en pléiade). La plupart des éditeurs essaient de s'en sortir, peu en feront 'trop', mais à la fin de la guerre se tiendront des procès, où ils devront montrer leur bonne foi. Pas toujours facile.
Moins de papier, moins de parutions, moins de divertissements, les gens se jettent sur les livres, atteignant parfois de jolis prix au marché noir!
Le 13 juillet 1945, Denoël se présente devant la justice. Classement de la procédure. Mais il est abattu froidement le 2 décembre 1945, crime jamais élucidé...

Après guerre, voilà l'arrivée du poche (avec des pour et des contre), des clubs du livre (pareil, pour ou contre), les démêlés de Jean-Edern Hallier avec ses éditeurs (excédés), l'arrivée de 'petits éditeurs', Apostrophes...

J'ai découvert l'existence de l'éditeur Robert Morel, très 'années 68', absolument pas commercial, rêvé sur la collection Libertés chez JJ Pauvert...

Sans que ce monde ait été jusque là celui des bisounours, dans les années 70 j'ai eu l'impression que cela devrait plus féroce, recherche de rentabilité (sinon on coule, il faut le comprendre!), rachat de maisons en difficulté, regroupements. Et toujours les questionnements sur les lecteurs, et que leur proposer?

Pour terminer, je m'aperçois que j'ai hélas déjà laissé filer une partie de la richesse de ce livre, où chacun trouvera à se nourrir, et j'insiste sur le sérieux de l'auteur, doté d’une ironie discrète et de bon aloi, d'une plume élégante, d'un enthousiasme sobre, et dont j'ai aimé l'art des sous titres (Fisher contre Fischer, Moi Jérôme L., vingt-deux ans, typographe, Au nom du fisc, Bienvenus au club, Maison leader dans son domaine cherche à se débarrasser d'un partenaire encombrant, Trois hommes dans un bureau, Tristes classiques, etc.)

Un avis complet sur babelio

Ma participation au challenge Lire sous la contrainte avec un contrainte plutôt facile, ce qui explique que je n'y fais figurer que les 'nouvelles 'lectures.