mercredi 18 janvier 2017

S'enfuir

S'enfuir
Récit d'un otage
Guy Delisle
Dargaud, 2016


Le nom de Delisle sur une couverture est gage de qualité, mais en dépit des avis positifs, j'attendais un peu le gars au tournant: quoi, passionner le lecteur sur plus de 400 pages avec l'histoire d'un otage dans le Caucase, menotté à un radiateur la plupart du temps... Un otage qui s'ennuie, somnole, gamberge, espère, tient le compte du calendrier.

Hé bien c'est la BD coup de coeur de ma fin 2016! Chapeau Guy Delisle (et chapeau Christophe André). L'histoire est racontée complètement au niveau de l'otage, l'on ressent ses espoirs (différés), ses interrogations, son humour (ben si)(surtout quand il imagine les dialogues entre ses ravisseurs), son souci de tenir le calendrier, de repérer les petits détails, de passer le temps en se remémorant des batailles napoléoniennes (il n'avait rien à lire, quelle horreur!), et le moment où ça s'emballe vers la fin est particulièrement réussi (non, je ne raconterai rien)


lundi 16 janvier 2017

Rien (oui, c'est le titre)

Rien
Emmanuel Venet
Verdier, 2013


Trop fort, Emmanuel Venet. Franchement, question titre peu attirant, on frôle le record du monde. Mais heureusement, après lecture de deux de ses (minces) opus, je savais que sous la couverture jaune de Verdier se cachait sûrement une pépite que je n'allais pas rater, non mais!

Un couple, Agnès et le narrateur, dont le mariage atteint 20 ans d'âge sans trop de brillance, ont loué une chambre au Negresco. Hélas celle où logea Jean-Germain Gaucher et Marthe Lambert n'existe plus. Jean-Germain Gaucher? Mais oui, ce compositeur fin 19ème début 20ème, dont les seules œuvres valables ne furent jamais données, et qui se fit connaître par des opérettes ou chansons données en cabaret parisien. Une vie ratée à tous points de vue, se terminant sous un demi-queue Pleyel en 1924 (oui, sous, et ça pèse lourd). Mais, avec Emmanuel Venet, une vie passionnante, écrite d'une écriture impeccable bourrée de second degré. Une vie en écho avec celle du narrateur, musicologue n'ayant produit que d'obscurs volumes sur ce musicien de troisième zone...

Était-il trop gentil pour réussir?
"Tous les génies se conduisent envers autrui comme des butors voire des délinquants, profitent et abusent de leurs proches en toute sérénité, se font entretenir sans contrepartie et finissent par mordre, un jour ou l'autre, la main qui les a nourris. Un véritable artiste ne s'inquiète nullement pour le bonheur de ses enfants: au mieux il les condamne aux travaux forcés comme Bach, dont les marmots engendrés par douzaines consacraient leurs vertes années à copier les parties séparées de ses cantates; au pire il ne les reconnaît pas lorsqu'il les croise dans la rue, comme Schumann dont l'unique obsession consistait à écrire des pièces en apparence faciles mais exigeant une extrême virtuosité, histoire d'obliger sa femme à des prouesses pianistiques que le public ne détecterait pas."

Hélas les jouissives pages 112 et 113 sont bien longues à recopier, où l'auteur se lâche férocement sur les touristes du bout du monde, les amateurs d'automobiles, les écrans divers...

Les avis de charybde 27,

Dernier petit livre (43 pages) à la médiathèque

Ferdière, psychiatre d'Antonin Artaud
Emmanuel Venet
Verdier, 2006

Si vous connaissez en gros l'histoire, c'est à lire car transfiguré par l'écriture d'Emmanuel Venet.
Si comme moi vous ne connaissez que le nom d'Artaud, vous apprendrez que Ferdière était son psychiatre dans les années 40, noté comme poète et médecin, beaucoup critiqué (à l'époque certaines méthodes étaient limite limite, mais il a essayé de nourrir ses patients, c'est à son crédit)
A lire évidemment.

En parlent : charybde 27,

Voilà, j'ai lu les quatre présents à la bibli, maintenant vous lisez Venet, je ne peux plus rien pour vous!

vendredi 13 janvier 2017

Numero 11

Numero 11
Jonathan Coe
Gallimard, 2016
Traduit par Josée Kamoun


Cela ne se discute pas, je lis systématiquement tous les romans de Jonathan Coe. Voici donc le dernier en date, dévoré bien sûr, mais dont je sors avec une drôle d'impression.

Une fois n'est pas coutume, avant d'écrire mon billet, je suis allée en relire d'autres, j'aime vivre dangereusement mais espère éviter quand même le plagiat... Voir donc les avis de Nicole, Delphine, clara, qui confirment ce que j'en avais compris (ouf!)

Jonathan Coe s'amuse visiblement pas mal avec ce numéro 11, qui revient à plusieurs reprises dans le roman, que ce soit le numéro du bus emprunté par Alison et sa mère Vic à Birmingham, le numéro de la villa de la mystérieuse Phoebe (mais zut, ce n'était pas déjà un personnage de Coe? je n'ai rien trouvé et pourtant...) et un numéro de Downing Street, celui du Chancelier de l'échiquier, où se réunissent des gens très importants intervenant secondairement dans le roman.

Dès l'abord une impression d'éparpillement de l'intrigue et des personnages, heureusement le lecteur peut se fixer sur Rachel et Alison, âgées de 10 à 20 ans en gros au cours du roman. Ce sont juste des camarades de classe, puis des amies, puis la vie les sépare, puis etc. Mais le roman peut très bien se focaliser au départ sur Rachel et son frère, dans une parodie de roman 'à faire peur', sur Vic, avec une émission de télé-réalité, sur Laura, professeur de Rachel dont le mari était obnubilé par un film de 10 minutes passé une fois à la télévision des années auparavant, sur un jeune policier dans aussi une parodie d'enquête, pour terminer avec une incursion dans le fantastique, terminée le soir (pas question de lâcher l'affaire) mais prudemment suivie de quelques pages plus neutres d'un autre livre. Oui, j'ai bien dormi.

Tout cela est extrêmement intéressant, et à force les fils se nouent et le lecteur  s'aperçoit que mille petits détails reviennent ou font sens. Bien évidemment c'est la société anglaise qui prend quelques coups, avec des très très riches complètement déconnectés du vrai monde et ceux survivant grâce à la banque alimentaire, les idéalistes et ceux à la limite du légal (disons même, de l'autre côté, fric oblige); l'on retrouve une famille de Testament à l'anglaise (mais pas besoin de trop connaître). La fin, comme clara, m'a laissée un peu pantoise, mais à y revenir à tête reposée, c'est un bon roman et je demeure fidèle à l'auteur!

D'ailleurs depuis j'ai emprunté Testament à l'anglaise (pour relecture) et Les nains de la mort (qui m'avait échappé!). Chic alors!


mercredi 11 janvier 2017

Les cris de l'innocente

Les cris de l'innocente
The screaming of the innocent, 2002
Unity Dow
Actes Sud, actes noirs, 2006
Traduit par Céline Schwaller


Unity Dow est botswanaise, a été juge à la cour suprême de son pays, et a écrit des romans, dont celui-ci, qui n'est d’ailleurs pas qu'un polar!

Alors prêts à partir pour le Botswana? Plus particulièrement dans le delta de l'Okavango? Pas pour du tourisme, mais pour mieux connaître la réalité de la vie villageoise.

Nous sommes en 1999. Amantle effectue son service national (obligatoire) dans un dispensaire de brousse. Elle désire devenir médecin, mais en attendant elle s'investit bien, y compris quand les deux infirmières tire au flanc lui demandent de ranger un débarras. Voilà qu'elle met la main sur un carton contenant des vêtements ensanglantés, remettant à la lumière une histoire de disparition de fillette dans le village cinq ans auparavant. La police avait conclu à une attaque de lion, les villageois à l'étouffement d'une affaire de meurtre rituel. La tenace Amantle va faire bouger ses amis dévoués, et des personnages haut placés (mais là, contre leur gré)

Je m'attendais à une enquête policière classique, mais, pour mon grand bonheur, j'ai eu l'impression de vivre au Botswana.
Un long et passionnant chapitre, par exemple, raconte l'enfance de la petite Amantle, dernière née et première de la famille à aller à l'école. Villageois et citadins sont aussi enclins à des croyances les poussant à la violence, et hélas le pays n'échappe pas à d'autres maux, tels la corruption... Le lecteur peut s'émouvoir, mais aussi s'amuser (en dépit du sujet). Passionnant de bout en bout.

Apprécions la fréquente ironie du texte (ce Disanka est un des meurtriers, on le sait au départ)
"A tous les égards, donc, M. Disanka était un honnête homme. Il possédait des commerces florissants, une bonne épouse, une bonne maîtresse qui savait élever seule ses enfants, de bons enfants légitimes, et de bonnes ex-maîtresses qui savaient élever seules leurs enfants et qui étaient à l'occasion disponibles pour rompre la monotonie de l'épouse et de la maîtresse actuelle. Après tout, les gens ne disaient-ils pas souvent qu'un homme ne pouvait se nourrir uniquement de porridge."

"Je ne vis pas passer la nuit dans la brousse, avec des hyènes qui hurlent et des éléphants qui font trembler le sol! Et puis il y a des lions, par ici!" (citation spéciale pour Fanja)

Lire le monde chez Tête de lecture

lundi 9 janvier 2017

La Campagne de France / Le front russe

La Campagne de France
Jean-Claude Lalumière
le dilettante, 2013



Le billet récent de MrsPepys parlait de cette Campagne de France, et j'ignorais même le nom de l'auteur; comme je voulais une lecture sympathique et amusante, le roman a vite rejoint la PAL.

Alexandre et Otto sont deux amis qui , après avoir tâté sans enthousiasme de l'enseignement, ont ouvert une agence de voyage, en fait après achat d'un bus orange. Le problème est qu'ils placent la barre très très haut culturellement parlant, alors que leur public est surtout constitué de retraités dont les centres d'intérêt sont autres. La faillite menace, ils concoctent une balade à travers la France, avec visite de maisons d'écrivains (on ne les refait pas!) pour terminer à Bergues (oui, les Ch'tis, ça fonctionne). Le petit groupe d'anciens, douze plus un chat, ne se laisse pas mener à la baguette, et la tournée vire à l'aventure.

Ecriture classique sans relâchement, laissant glisser aisément quelque ironie, péripéties permettant une critique d'à peu près tout dans notre monde actuel, un poil d'émotion, voilà justement un roman plus profond qu'il ne paraît, et donnant envie de découvrir un autre titre, gage de bon moment de lecture.

Ce sera donc

Le front russe
Jean-Claude Lalumière
le dilettante, 2010

"Enfant, je pouvais passer des heures à regarder le papier peint."
Après un tel début de roman, on pressent  l'humour au second degré, et le côté looseur du narrateur, c'est sûr.
Rêvant de voyages, il passe le concours des Affaires étrangères, pour se retrouver vite fait dans un placard, au bureau des pays en voie de création/ section Europe de l'Est et Sibérie.

Bref, l'auteur s'attaque cette fois aux travers de la vie de bureau, avec une équipe assez pitoyable, mais réussissant à nous amuser (rire un peu jaune quand même).

Une grand moment est l'échange de mails visant à débarrasser le narrateur d'un pigeon mort. Quand il évoque Kafka, c'est en vain, son interlocuteur ne comprend même pas l'allusion (ça me rappelle quand on avait à fournir une looooooongue liste de fournitures pour le bureau, à la fin on a ajouté 'et un raton laveur', et-hum- le chef a avoué ne pas comprendre. Le flop, quoi.)

"Rire avec modération à la blague du chef est un précepte à garder à l'esprit si l'on veut survivre en milieu administratif. Il faut toujours rire à la blague du chef. Mais ce rire doit cependant être modéré si l'on ne veut pas passer pour un lèche-bottes auprès de ses collègues.C'est un dosage difficile, un équilibre malaisé lorsqu'on débute mais, bien vite, on acquiert ces automatismes."

"Je vis venir la fin des vacances avec la lenteur d'un courrier transmis par la voie hiérarchique."

Ma participation au challenge Lire sous la contrainte avec un contrainte plutôt facile, ce qui explique que je n'y fais figurer que les 'nouvelles 'lectures.