mercredi 25 avril 2018

Un avenir / Mon couronnement

Comme souvent les deux mêmes blogueuses sont à l'origine de cette découverte d'une auteur. Deux en bibli? Allez hop, d'autant plus que c'est court, chacun une centaine de pages.

Mon couronnement
Véronique Bizot
Actes sud, 2010

Un vieil homme, scientifique à la retraite, se voit rattrapé par la célébrité suite à une découverte un peu par hasard, en tout cas bien oubliée. Invité à une cérémonie en son honneur, il accepte bien malgré lui, aidé par son fils et sa femme de ménage.

"Des photos de moi sont effectivement parues dans quelques journaux, que je n'ai pas vues, mais en conséquence de quoi le téléphone a sonné plusieurs fois, avec, au bout, d’anciennes connaissances de travail de travail qui paraissaient très surprises d'avoir appris que je suis encore vivant. Inutile de dire que je partage leur surprise."

"Passé quatre-vingt ans, la rue paraît différente lorsqu'on a quelqu'un avec soi, les gens qui viennent en face ne se précipitent pas sur vous comme s'ils comptaient vous éliminer de la surface de la terre, ils ralentissent puis s'écartent, et parfois même vous accordent un regard." [dans les petites villes aussi? je doute quand même]

Un avenir
Véronique Bizot
Actes sud, 2011

Paul reçoit une lettre de son frère, habitant la vieille maison familiale à trois cents kilomètres de chez lui. Ledit frère l'a quittée, mais il n'est plus sûr d'avoir bien purgé un des robinets. Paul n'hésite pas, il file en plein hiver vérifier cela, et le voilà campant dans une vaste demeure glaciale et isolée, les chutes de neige le bloquant là.

"Tout sentiment d'allégresse est chez moi aussi fugitif qu'un appel d'air entre deux trains qui se croisent à grande vitesse."

Pourquoi je n'ai pas du tout lâché ces lectures et vous les recommande : c'est court écrit dans un style un poil 'marabout de ficelle', où les informations vous attrapent en pleine phrase, où les souvenirs reviennent avec fluidité, et avec un décalage amusé pour la grande joie du lecteur, qui ignore où il arrivera, mais s'en moque bien.Au final, des chroniques de vies pas forcément gaies, pas forcément réussies, mais un charme indéniable.

lundi 23 avril 2018

Ce qui gît dans ses entrailles

Ce qui gît dans ses entrailles
Heat and Light
Jennifer Haigh
Gallmeister, 2017
Collection Americana
Traduit par Janique Jouin-de-Laurens


"Plus que tout autre lieu, la Pennsylvanie n'existe que par ce qui gît dans ses entrailles."

Au siècle dernier, les mines de charbon ont apporté population et richesse, puis plus rien, et en 2010, voilà qu'arrivent des démarcheurs : "louez vos terres, on extrait le gaz de schiste, les dollars vont pleuvoir sur vous!"
Quelles seront les conséquences deux ans plus tard, que l'on ait ou non accepté les forages?

Une remarque pour ceux craignant des développements illisibles sur les techniques de fracturation et les débats écologiques, oui c'est abordé, mais brièvement. Jennifer Haigh s'intéresse à une multitude de personnages (ce qui peut gêner au début, tous ces noms qui arrivent - et vont revenir - peuvent donner le tournis) mais patience, les fils vont se nouer, et finalement ce sont des êtres humains avec leurs problèmes et leurs histoires passées et présentes qui vont devenir attachants au fil de la lecture. Des détails prennent sens, il faut lui faire confiance.

Cette pauvre Pennsylvanie n'a vraiment pas de chance, j'ai (re) découvert que la centrale de Three Mile Island y était implantée (on en parle dans le roman)

Les avis de Cunéipage, Papillon,

Dans le nouveau challenge de Philippe

jeudi 19 avril 2018

Description d'un paysage

Description d'un paysage
Miniatures suisses
Hermann Hesse
Traduction de Michèle Hulin et de Jean Malaparte
José Corti, 1994


Alors là, dans le genre titre pas du tout attractif, j'ai rarement fait mieux! Mais peu importe, ce qui compte c'est le contenu. Une cinquantaine de textes d'une page à une vingtaine, écrits entre 1905 et 1960 par Hermann Hesse (1877-1962), allemand puis suisse, prix Nobel 1946. A cette lecture on imagine très bien Hesse parcourir ces villages, d'abord lors de randonnées énergiques, redescendant les pentes en luge (j'aurais aimé voir ça!), faisant une petite sieste ou nageant dans les rivières, assistant à des concours agricoles (avec yodlers), seul ou avec sa femme ou des amis. Montant pour la première fois en avion (1913!). Un coucou, avec juste lui et le pilote, et il avait oublié ses gants. Puis ensuite le temps passant, sa santé déclinant, lors de petites promenades tranquilles, muni de son matériel d'aquarelliste.

Parfois il égratigne les citadins, les nouveaux riches, les profiteurs de la guerre (de 1914-1918). Il déplore les changements survenus dans les belles vallées qu'il connaît depuis des années. Arrive une soirée pleine de charme dans le Tessin (1921) avec trois couples de danseurs. Des souvenirs lointains remontent. Lors d'une sieste il entend des jeunes écoliers réciter près de lui un de ses poèmes datant de cinquante ans. Une autre fois n'ayant rien à lire il relit une de ses œuvres, Le loup des steppes, dont il avait oublié certains détails...

Et de beaux passages...
"Devant nous se dressa, brillant avec force dans ses somptueuses couleurs, un arc-en-ciel complet. Il avait les pieds posés de part et d'autre de la route dans les graviers et dans l'herbe rare dont il semblait tirer la fraîcheur de son vert-clair. Il s'ouvrait devant nous comme une porte solennelle, augmentant de moment en moment sa luminosité et l'éclat de ses teintes. L'ami Hans qui était assis derrière moi me posa la main sur l'épaule et me dit:'Regarde, cela doit être pour nous un signe de paix.' C'était la conclusion conciliatrice de nos considérations précédentes sur les deux guerres.
Nous ne parvenions pas, cependant, à franchir ce portail aux couleurs éblouissantes, car l'arc, visible des deux côtés de la vallée jusqu'au sol, planait devant nous, proche à le toucher, mais aussi taquin que majestueux : juste à portée et insaisissable. Il nous accompagna ainsi jusqu'au bout de la longue route du col. Hans m'effleura encore le bras et comme je me retournais vers lui en souriant, il dit :' Elle plane devant nous, la paix, elle nous prodigue ses sourires, elle nous console, mais nous ne l'atteignons jamais, nous ne l'atteindrons jamais'."

Vous l'aurez compris, c'est un plaisir de cheminer tranquillement avec Hermann Hesse dans ces montagnes et vallées aimées, et surtout de découvrir l'homme Hesse au cours de ces décennies. Il demeure pudique bien sûr mais je garantis qu'il est de bonne compagnie.

Dans le nouveau challenge de Philippe


lundi 16 avril 2018

Le couteau de Jenůfa

Le couteau de Jenůfa
Xavier Hanotte
Belfond, 2008


Hé bien voilà, je le tiens, mon coup de coeur belge! Mais après  Ours toujours et  Du vent , le risque était faible. Ah Hanotte a bien du talent !

Personnage apparaissant déjà dans des textes antérieurs (mais ça ne gêne pas), Barthélémy Dussert est inspecteur de police, au moment où des déménagements et réorganisations ont lieu dans la police et la gendarmerie. Mais ne pas s'attendre à des enquêtes trépidantes ou des poursuites échevelées, le seul véhicule traqué sera la 4L pétaradante et 'pourrie' de sa collègue Trientje; après six ans de côtoiement neutre dans le même bureau, Barth réalise qu'il est amoureux de sa collègue si discrète, juste au moment où elle semble s'éloigner et  être courtisée par un inconnu. Le voilà souffrant de jalousie.

Un policier traducteur d'un poète mort sur les champs de bataille de la première guerre mondiale, Wilfred Owen, et qui adore Jenufa, l'opéra de Janacek , voilà qui est plaisant. Comme de plus Trientje a la joue balafrée (dans l'opéra c'est l'amoureux transi de Jenufa qui la blesse avec un couteau)(j'ai dû  ressortir mon Kobbé pour lire l'histoire), apparaissent des liens entre l'oeuvre et la vie des héros du roman.

Et ce n'est pas fini! Un auteur de romans, dont les oeuvres sont introuvables, a disparu. Des feuillets d'un mystérieux inconnu, écrivant comme le disparu, parviennent par la poste à Barthélémy. L'inconnu écoute Jenufa en boucle, tiens donc. Au domicile de l'écrivain disparu le policier remarque un miroir et une gravure.

Je ne vais pas en dire plus. Dans une atmosphère parfois floue et brumeuse, flirtant avec le fantastique, tout ou presque devient possible, et c'est tout l'art de Hanotte de ne jamais expliquer, de laisser son lecteur déstabilisé et heureux. Cerise sur la gâteau, l'humour n'est pas absent et l'écriture sait rendre visibles et sensibles ces lueurs, ces brouillards, ces froids si prégnants dans le roman.

Les avis de Anne, qui m'apprend que sous le nom de Barthélémy Dussert, Hanotte traduit les poèmes du même poète anglais! Mais on se croirait dans un de ses romans!

Mois belge!!


vendredi 13 avril 2018

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays
The nix
Nathan Hill
Gallimard, 2017
Traduit par Mathilde Bach


Quand un roman semble être lu par 'tout le monde', suscitant plutôt l'enthousiasme, j'avoue avoir tendance à ne pas trop me précipiter, craignant la déception (plein de coups de coeur de la blogosphère ne m'ont pas fait grimper aux murs, non, pas d'exemples). D'autant plus qu'il était toujours emprunté dans mes deux médiathèques.

Première réaction une fois enfin en mains : ah oui, la bête fait plus de 700 pages...

Année 2011 : le gouverneur Packer est agressé en public par une inconnue, Faye Andresen-Anderson. Qui se révèle n'être pas une inconnue, car en 1968 est parue une photo d'elle lors des manifestations de Chicago, lors desquelles elle avait été arrêtée. Tout le monde s'intéresse à ce fait divers, sauf Samuel, professeur de littérature, et elfe dans le jeu en ligne le Monde d'Elfscape. Or Samuel est le fils de Faye, qui l'a abandonné ainsi que son père Harry, en 1988.

Au départ je me suis demandée où ça partait, les personnages se mettent en place, les différentes parties reviennent sur le passé, reprennent au présent. Et puis apparaissent régulièrement ce que certains lecteurs ont ressenti comme étant des longueurs, mais que j'ai plutôt acceptées comme des développements fascinants et, disons-le, tragi-comiques en général.

Nathan Hill pousse au maximum la description de certains personnages, c'est sûr, tels Laura Pottsdam, étudiante de Samuel (une tricheuse impossible à déstabiliser), ou Pwnage, joueur en ligne - avec cette scène fabuleuse à l'hôpital (ah les dialogues) et auparavant ses trente heures de jeu (une seule phrase je pense) quand il est décidé à s'arrêter! De grands moments aussi, comme avec l'armée en Irak, et surtout les événements à Chicago.

Je suis bon public, je n'ai pas vu venir grand chose à la fin, mais je peux assurer que tous les détails 'inutiles' ont trouvé leur place dans le puzzle.
Alors oui, j'ai adoré, je suis bluffée. Nathan Hill, dans ce premier roman, fait preuve d'un grand talent, bien des passages sont pleins de causticité, ils ralentissent forcément la narration de l'histoire proprement dite, mais c'est jouissif et bien vu!
Ma seule inquiétude pour lui : comment faire mieux ensuite?

challenge de Philippe? Je tente... avec pays... mais je doute...