vendredi 2 décembre 2016

La ferme de cousine Judith

La ferme de cousine Judith
Cold Comfort Farm, 1932
Stella Gibbons
Belfond, 2016
Traduit par Iris Catella et Marie-Thérèse Baudron


Flora Poste est une toute jeune fraîche orpheline de dix-neuf ans, de peu de moyens financiers, et elle décide d'utiliser sa petite rente à loger chez un de ses nombreux cousins. Elle choisit les Starkadder, ceux de la ferme de Froid Accueil. (Tous les noms ou presque dans le roman sont de ce genre, et j'aurais préféré que l'on gardât le titre originel, au lieu d'une cousine Judith finalement à l'arrière plan, mais bon, ne chipotons pas).
Une ferme sombre, sale, une grand mère autoritaire et invisible, une cousine Judith dépressive, des cousins rustiques (ah Seth et Ruben!), la barque paraît chargée, mais le ton parodique, l'exagération plaisante, la fantaisie du tout emporte l'adhésion et l'on s'amuse beaucoup à suivre Flora dans ses tentatives de mettre de l'ordre là-dedans. Car Flora aime l'ordre, et au départ elle intervient dans ce but, et aussi pour s'amuser.

Les intellectuels londoniens et les nobliaux locaux ont aussi droit à leurs petits coups de griffe, mais le ton du roman n'est pas à la méchanceté, plutôt à la gentillesse. J'ai pris le tout comme une parodie (en plus d'une histoire que l'on ne lâche pas, avec sourire permanent!) et même un pastiche (ah le fameux secret de la grand mère et de la famille en général!)

Un roman un poil débridé et léger, qui fait du bien.

Merci aux éditions Belfond pour cette collection vintage et ses pépites.

Les avis de Jérôme , A girl (lu en VO)(oui, ce téléphone avec écran!)

mercredi 30 novembre 2016

Le cornet acoustique

Le cornet acoustique
The ear trumpet (The hearing trumpet?)
Leonora Carrington
Flammarion, 1974
traduit par Henri Parisot


Leonora Carrington (1917, Angleterre-2011, Mexique) était totalement inconnue de mes services lorsque Fanja a fait part de son enthousiasme pour The hearing Trumpet (son billet) La dame est à la fois romancière et peintre, et a eu une vie bien remplie, voir wikipedia. Quant au roman...D'après la préface une seule copie en existait, que le préfacier remit à un conseiller culturel, et qui fut définitivement égarée. Mais! Des années plus tard l'auteur retrouva une autre copie, l'envoya au traducteur, justement, et le roman fut traduit et parut en français avant même l'anglais.

C'est parfaitement le genre de roman dont un résumé ne donne pas vraiment une idée exacte. Marion Leatherby, 99 ans (en VO il paraît que c'est 92) vit avec sa famille, en bonne santé, mis à part une petite surdité, d'où le cadeau d'un cornet acoustique de la part de son amie Carmella. Ce qui lui permet d'entendre une conversation où elle apprend qu'elle gêne et sera placée dans un établissement pour personnes âgées. Son rêve de découvrir la Laponie semble compromis, puisque tout cela se déroule au Mexique.

Jusque là tout paraît normal, n'est-ce pas? Carmella est bien un poil fantasque, Marion a des opinions étonnantes parfois, mais l'histoire va plonger dans, quoi? le fantastique? je ne sais pas; le surréalisme? sans doute puisque l'oeuvre de Leonora Carrington est cataloguée ainsi... Un final avec loups-garous (ou loups?), le graal chez les Templiers, des trucs ésotériques auxquels je n'ai rien compris, peu importe, je me suis bien amusée, parfois c'est du vrai délire, mais factuel et sérieux. L'arrivée de Carmella vers la fin, ses idées baroques en général, ça vaut le déplacement! J'ajouterai l'histoire gouleyante de Dona Rosalinda en plein milieu (Fanja tout comme moi trouve cela fort 'Don Quichotte').
Une grande expérience de lecture, où pas grand chose n'est épargné au lecteur (même pas la neige au Mexique). Pour lecteurs ne craignant pas un poil de fantaisie, quand même.

"je suis sûre que ce serait très agréable et très salutaire pour les humains de n'être soumis à aucune autorité. Il leur faudrait penser par eux-mêmes au lieu que ce soit la publicité, le cinéma, la police et les parlements qui leur disent ce qu'il convient de faire et de penser."

http://next.liberation.fr/arts/2011/05/27/deces-de-leonora-carrington-l-ultime-surrealiste_738787
Dans sa maison à Mexico

lundi 28 novembre 2016

Play

Play

Πλανόδιος σαλπιγκτής, 1989

Mènis Koumandarèas
ginkgo éditeur, 2016
Traduit par Nicole Le Bris


L'auteur (parce que moi en tout cas je ne connaissais pas du tout) est grec (on s'en doute quand même), né en 1931 et mort (assassiné) en 2014. Meurtre résolu grâce à un indice trouvé dans son dernier roman. Voir ici (et aussi quelques renseignements sur l'auteur). Découvrir cela m'a complètement épatée!

Play, comme le savent les plus de 20 ans (?) est la touche sur laquelle appuyer pour utiliser un magnétophone. Envoyé par son journal, un jeune homme prend contact pour interviewer un écrivain célèbre dans son appartement athénien. Au fil des rencontres, s'établit une sorte de jeu entre les deux, questions biaisées, réponses évasives. L'écrivain, qui a tout de Koumandaréas, sans être le narrateur, parle de son oeuvre, ses influences, sa conception de la littérature, et bien sûr de sa vie (ce qu'il veut bien en dire).

"Ecrire c'est une vie de forçat qui ne te laisse jamais de repos." "Rien de plus funeste pour la littérature, rien de pire à lui conseiller, que l'asservissement à la réalité.Même une interview comme celle de ce soir doit nécessairement demander à l'imagination de quoi la rendre plus convaincante." "Ecrire dans sa langue, c'est comme l'entendre pour la première fois. Les mots les plus habituels se chargent fortement et sonnent comme vierges : sans cela un texte ne peut prendre corps." "La difficulté n'est pas de critiquer la société. Tu trouves ça tous les jours dans les journaux. Ecrire une histoire, c'est une autre paire de manches, comme en musique de composer une mélodie capable de marquer les mémoires."

Beaucoup d’ambiguïté dans ce court roman, puisque le narrateur, le 'je' n'est pas l'auteur, celui-ci étant l'interviewé (merci à l'auteur des notes, signalant les œuvres de Koumandarèas). Narrateur ayant des velléités d'écrire, qui sait? "Écris une nouvelle, disons par exemple: tu as rencontré un écrivain.(...) Écris donc sur nous, je te donne la permission."
Ce que le lecteur a en mains.

Un grand merci à l'éditeur (croisé de salon en salon)

Edit : oups, mais ce grec rentre dans Lire le monde chez tête de lecture!

vendredi 25 novembre 2016

Éloge de la pièce manquante

Éloge de la pièce manquante
Antoine Bello
Gallimard, 1998



Au cours de l'année 1995, l'on découvre cinq ou six cadavres amputés d'un membre, et portant sur eux un polaroid représentant le même membre d'une autre personne. La police pense bien sûr à un serial killer, les victimes ayant toutes un rapport avec le monde du puzzle.
Plus qu'une enquête classique, ce roman fait découvrir l'histoire du puzzle sur plusieurs décennies, et imagine l'existence de concours de puzzles de vitesse, au grand dam de la plus feutrée et déclinante société de puzzlologie et son inénarrable projet Gleaners.

"Le livre se compose de 48 pièces numérotées et indépendantes, qui toutes traitent à leur manière du thème de la pièce manquante. Certaines occupent deux lignes, la plus longue près de 30 pages, toutes contribuent également à l'efficacité de l'ensemble. Tous les genres littéraires sont représentés : essais, nouvelles, chroniques, lettres, bribes de roman, journal. Deux pièces se répondent ou renvoient à une troisième que le lecteur découvre bien plus tard; des personnages disparaissent soudainement puis resurgissent aussi soudainement deux cents pages plus loin."

Dans une jolie mise en abyme, Bello parle là de Eloge de la pièce manquante, d'un certain Batterson, avec une présentation peu ou prou idéale pour son propre roman. La pièce manquante d'un puzzle, cauchemar de tous les amateurs! Batterson (alias Bello bien sûr) choisit les Bantamolés pour asseoir ses propos sur la théorie des puzzles,et cette tribu (fictive) ayant découvert le principe du puzzle fort longtemps avant John  Spilsbury est l'occasion pour Bello d'un joyeux délire ethnographique.

Inutile d'en dire plus, ceux qui connaissent et aiment Bello (et n'ont pas encore lu cet opus) se jetteront dessus, histoire d'admirer in fine la parfaite adéquation entre forme et fond, le jeu avec le lecteur et la subtilité au second degré de bien des passages.

"On ne peut qu'être satisfait par la légère baisse des dépenses du premier trimestre, même si celle-ci est due pour partie à une panne de la photocopieuse."

Il s'agissait pour moi d'une relecture, bien des années après, et comme j'avais pratiquement tout oublié, le plaisir fut entier!

J'ai oublié les billets qui en parlent, il doit y en avoir un bon paquet, citons Le bouquineur, lecture écriture (Yspaddaden) , forcément Papillon,

Lire sous la contrainte (encore!)

mercredi 23 novembre 2016

Hôtel Universal

Hôtel Universal
Simona Sora
Belfond, 2016
Traduit par Laure Hinckel


L'auteur est roumaine, née en 1967, et Hôtel Universal est son premier roman.

Je n'ai pas cherché à en savoir plus sur l'Hôtel Universal avant de terminer ma lecture (mais la traductrice l'a fait à ma place et sur place, voir en fin de billet), j'ai donc poussé la porte directement et suivi Maïa, juste après les événements de 1989, dans sa chambre avec balcon au dernier étage. Maïa, infirmière, étudiante, mystérieuse, dont il est parlé à la troisième personne. En 1989 l'hôtel a été récupéré pour devenir une résidence d'étudiants. Hôtel construit au milieu du 19ème siècle, un peu mieux qu'un caravansérail, nommée alors auberge Teodoraki. Hôtel devenu vétuste, poussiéreux, assez labyrinthique.

S'exprimant à la première personne, tout en confectionnant sa fameuse confiture de roses, Maria raconte la saga familiale à sa petite fille Maïa, alors jeunette. Vasile Capça en est la figure principale, commerçant, voyageur, confiseur, dont les lettres seront recopiées par Maïa.

Présenté comme cela, je suis bien consciente que ça a l'air désordonné et l'auteur n'hésite pas à passer d'une période à l'autre, d'un personnage à l'autre, retours en arrière, révélation du futur. Mais, et c'est là que ce premier roman est prodigieusement bien maîtrisé, avec fluidité et un poil de baroque et de magique qui emporte le lecteur. Pas question de descriptions et d'ordre là-dedans, l'histoire se dessine petit à petit. Parfois conte des mille et une nuits, parfois enquête policière, parfois soirées arrosées, beaucoup de saveurs et d'odeurs traversent le roman.

L'épilogue et ses première, deuxième et troisièmes nuits, fournit au lecteur de nouvelles pistes de lecture, des retournements de points de vue. J'adore être surprise.

La traductrice à la recherche de l'Hôtel Universal, de nos jours. Avec photos!

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